Nul n’est prophète en son pays. Une grande dame de la documentation, presque totalement oubliée en France, vient d'être réhabilitée aux Etats-Unis. Le manifeste Qu'est-ce que la documentation ? de Suzanne Briet, imprimé pour la première fois dans l'Hexagone en 1951, vient d'être traduit et édité par The Scarecrow Press, une maison d'édition américaine spécialisée dans l'édition universitaire. Le tirage outre-Atlantique reste confidentiel : moins de cinq cents exemplaires. Mais chez nous, ce livre jamais réédité est devenu introuvable. Seule une traduction espagnole existait jusqu'à présent.
Pourtant, Qu'est-ce que la documentation ? conserve un intérêt historique et théorique indéniable. Suzanne Briet, une personnalité du monde de l'information- documentation, mérite d'être lue et relue. Pour Sylvie Fayet-Scribe, maître de conférences à l'université Paris 1 et auteure de l'Histoire de la documentation en France aux éditions du CNRS, Suzanne Briet « a pensé science de l'information et employé les mots information et documentation dans les années 1930, à un moment où cela ne se faisait pas. On parlait alors de bibliographie ».
la pionnière de la salle X
Née en 1894, Suzanne Briet est l'une des trois premières femmes à avoir été nommée bibliothécaire professionnelle à la Bibliothèque nationale de France (BNF). C'est elle qui invente et réalise, entre 1934 et 1954, la salle des catalogues et bibliographies, la fameuse salle X, comme on aime l'appeler à la BNF aujourd'hui. Pionnière, elle joue un rôle clé dans le développement de la documentation en France au cours des années 1930. Elle participe à la création de l'Union française des organismes de documentation ou Ufod en 1931. Elle y resta très active par la suite. Féministe et militante, participant au mouvement d'éducation populaire, elle croit à la maîtrise de l'information par tous et à la démocratisation de l'accès à l'information.
Disciple de Paul Otlet, professeur belge souvent présenté comme “le père de la documentation�, Suzanne Briet veut faire admettre la documentation comme discipline universitaire à la Sorbonne. Devant un refus pour le moins étrangement argumenté – « la documentation n'existe pas » -, elle décide de créer, avec d'autres, l'Institut national de techniques de la documentation (INTD) en 1951. Elle en fut la première directrice des études et ce jusqu'en 1954. En plus de ces actions sur le terrain, Suzanne Briet est une théoricienne de premier plan. L'année de la création de l'INTD, elle publie son remarquable concept Qu'est-ce que la documentation ?. Elle cherche à y repousser les frontières du mot documentation au-delà du texte, pour qu'y soit inclus tout type d'objet documentaire. Elle y définit le document comme « tout indice concret ou symbolique, conservé ou enregistré, aux fins de représenter ou de prouver un phénomène physique ou intellectuel ». Elle va jusqu’à se demander : « Une étoile est-elle un document ? Un animal vivant est-il un document ? ».
Prenant pour exemple la découverte d'une nouvelle espèce d'antilope, elle répond "oui", dans certaines circonstances. « L'antilope cataloguée est un document initial et les autres documents sont seconds ou dérivés. En France, ce texte novateur passe totalement inaperçu. Michael Buckland, professeur à l’Ecole d’information de l'université de Berkeley, aux Etats-Unis, est l'un de deux grands spécialistes (tous deux américains !) de Suzanne Briet. Lors de ses recherches, il n'a trouvé qu'une seule critique de l'oeuvre dans la presse française. Il explique ainsi le peu de reconnaissance du texte : « Peut-être que les Français ne le comprenaient pas ou que c'était trop “intellectuel�. Peut-être aussi que les gens préféraient ne pas respecter les idées d'une femme. »
renouveau de l'intérêt aux Etats-Unis
Michael Buckland a commencé à s'intéresser à Suzanne Briet en 1988. Il rédigeait alors un livre, publié depuis, sur l'information et les systèmes d'information. Il cherchait à théoriser l’idée d’“information �. Quand il venait de formuler ce qu'il croyait un concept original, un de ses amis lui parle de Suzanne Briet, qu’il ne connaissait pas. Il découvre qu'elle a énoncé les mêmes idées que lui près de quarante ans auparavant. Buckland cherche et dévore les textes de la théoricienne française. Il rédige deux articles pour introduire son analogie entre le document et l'antilope. Le premier est analytique, Information as Thing, publié dans le Journal of the American Society of Information Science
Ces publications seront, aux Etats-Unis, à l'origine du renouveau de l'intérêt envers Suzanne Briet. Michael Buckland fait part de ses recherches à Ron Day, professeur du Library and Information Science Program de l’université d’état de Wayne. Francophone, Day se penche sur le travail de Briet et publie en 2000, dans le Journal, un texte où il la cite. Au cours d'une conférence en France, il rencontre Laurent Martinet, encore étudiant. Martinet traduit l’article de Ron Day. Ensemble, ils s'attaquent à Qu'est-ce que la documentation ? Une traduction partielle est publiée sur internet avant d'être complétée pour le livre, diffusé depuis mars dernier aux Etats-Unis.
utilité théorique
Dans les années 1951-52, Suzanne Briet voyage aux Etats-Unis, y participe à des colloques et y écrit des articles, recevant une reconnaissance plus grande qu’en France. « Michael Buckland cherchait des articles aux États-Unis pour documenter la biographie de Suzanne Briet », raconte Sylvie Fayet-Scribe. « Je préparais à ce moment-là l'Histoire de la documentation en France. Nous nous sommes rencontrés et j'ai été particulièrement étonnée de constater qu'il était mieux loti que moi. Suzanne Briet était plus prolifique aux Etats-Unis que chez nous. » A l'époque, les Françaises avaient plus de mal à se faire reconnaître dans leurs métiers que les Américaines. Et, depuis plus longtemps, les pays anglo-saxons bénéficient d'un terrain d'études théoriques dans les sciences de l'information.
Sylvie Fayet-Scribe, explique ainsi l'oubli de Suzanne Briet en France : « Ici on pense que la documentation est un savoir-faire, un métier, et jamais un terrain de pensée théorique. Comme, de plus en plus, on demande aux universités de s'ouvrir aux entreprises, il y a moins de place pour la théorie. A mon sens, il aurait fallu que Suzanne Briet arrive au siècle des Lumières ». Laurent Martinet, son traducteur, formé à l'INTD et actuellement documentaliste multimédia au groupe Express-Expansion, assure : « La lecture du livre de Suzanne Briet m'a offert une vision théorique de mon métier ». Michael Buckland s'indigne : « C'est inconcevable que l'une des meilleures théoriciennes française en sciences de l'information et de la société de l'information ait été totalement négligée en France. J'espère très sincèrement que son travail sera reconnu et étudié en France. Suzanne Briet mérite qu'on se souvienne d'elle ».
autre auteure, autre livre |
Sylvie Fayet-Scribe s'attache actuellement à la rédaction d'un livre grand public sur l'histoire de l'information pour le compte de Jacques Binzstok, éditeur du Monde de Sophie et du Voyage de Théo. Pour l’auteure, l’accès à l’information peut être comparée avec une promenade dans un jardin. Partant de cette analogie, son ouvrage présentera une intrigue entrecoupée de passages historiques. |