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entre maîtrise et vertige
colloque Mémoire et Savoir
bruno texier et guillaume nuttin archimag - septembre 2007
« Entre trop et trop peu, entre maîtrise et vertige, l’heure du numérique bouscule notre façon d’organiser la mémoire et le savoir. La dématérialisation en voie de généralisation ne change pas seulement notre façon de travailler. Elle révolutionne l’accès aux connaissances, ouvre de nouvelles perspectives et oblige au changement. Les approches segmentées
par l’archivage, la documentation, la Ged ou la gestion des connaissances ne sont plus suffisantes aujourd’hui pour répondre aux enjeux des décideurs : le développement du capital immatériel des entreprises et des organisations, un impératif d’efficacité et de compétitivité et, enfin, le développement humain de la personne au travail ».
Mémoire et savoir : deux concepts qui n’en finissent pas de se croiser, de s’opposer, de se confondre et de se réfléchir. A l’initiative de Serda et du master Gestion des connaissances numérisées de l’université Paris Sorbonne (Paris IV), des philosophes, un neurologue, un musicien, une archiviste, un informaticien, un psychiatre étaient invités à plancher sur ce couple complexe lors du colloque Mémoire et Savoir le1 2 juin dernier à Paris. Une première table ronde a permis à Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie de cette université, de préciser que, dès le XIIe siècle avant J.C., les Grecs avaient forgé un premier symbole de la mémoire : la déesse Mnémosyne. Cette sacralisation prit son essor avec la poésie, dont les stances pouvaient être déclamées, de mémoire, pendant des heures…
co-naissance
« La mémoire est le vestige de la connaissance », soulignait Michel Authier, inventeur des arbres de connaissance, qu’il définit ainsi : « Les arbres de connaissance ne sont pas une représentation des connaissances, mais une représentation des porteurs de connaissance ». La mémoire est avant tout une technique qui prévalait jusqu’à l’invention du livre, au XVe siècle, et qui permettait aux élèves de Saint-Thomas d’Aquin de réciter des cours plusieurs années après les avoir écoutés ! « Emergence du livre et effacement de la mémoire sont liés », selon Michel Authier, qui rappelle la dualité de l’étymologie du mot connaissance : Le bon savoir et le naître avec – co-naissance. A ses yeux, la connaissance peut être comprise comme « une mémoire quasi-corporelle qui permet de surmonter les épreuves du réel ».
les trois âges de l’informatique
De la philosophie aux outils les plus modernes il n’y a qu’un pas que Frédéric Soussin, responsable du développement du Cnam de Pau, a franchi en rappelant les trois âges de l’informatique : l’informatique centralisée, l’informatique Bull plus interactive, et internet, en particulier le web 2.0 qui pose, de façon inédite, la question des producteurs de savoirs. Désormais, les consommateurs d’internet ne sont plus condamnés à recevoir des informations provenant d’un « ordinateur bunker» du premier âge de l’informatique, mais deviennent eux-mêmes des créateurs d’information du troisième âge de l’informatique. Que fait-on alors de savoir ce que l’on fait de cette profusion d’informations. Frédéric Soussin mise sur l’intelligence collective et lacirculation des savoirs. Pierre-Marie Pons, consultant en management, plaide également pour une diffusion de l’information, voire une « transgression » capable, selon lui, de créer de l’innovation. Adepte du mouvement, il estime que le risque est la condition de l’invention.
règle du jeu
Même son de cloche pour Didier Lambert, directeurdes systèmes d’information chez Essilor et président du Cigref (Club informatique des grandes entreprises françaises) : « en France, les étudiants n’apprennent pas à travailler en équipe, alors que cela fonctionne très bien dans d’autres pays… ». Ce plaidoyer pour les réseaux de connaissance trouve son application dans le management économique : « une entreprise, c’est une multitude de métiers, mais ce sont surtout des flux et des stocks. Il faut accélérer les flux d’information. C’est devenu la règle du jeu ». Analysé et évalué à travers le prisme de ses manifestations extrêmes – amnésie et hypermnésie – le concept de mémoire se dévoile au cours de la seconde table ronde. Cette grille de lecture permet de confronter son expression physiologique, via l’éclairage didactique et illustré du neurologue Bernard Gueguen, et sa manifestation au sein du cadre précis de l’archivistique, explicitée par Catherine Pétillat, responsable du centre des archives contemporaines à Fontainebleau. L’archiviste souligne d’abord le rôle fondamental de la notion de sélection, voisine délibérée de celle d’oubli, et remise en cause par les nouvelles technologies numériques. Alors que cette sélection s’imposait naturellement à l’époque des archives papiers, « avec la dématérialisation, les vieux démons sont de retour : pourquoi trier, pourquoi faire une sélection puisque la question de l’espace physique ne se pose plus ?». Par ailleurs, et évoquant la nécessité des métadonnées dans les processus actuels d’archivage, la conservatrice précise que « l’information n’a de sens que contextualisée », tissant ainsi le lien entre archivistique et hypermnésie. Bernard Gueguen fait écho au rôle essentiel joué par le contexte dans le fonctionnement de la mémoire. C’est l’agencement de la mémoire contextuelle et de la mémoire sémantique, celle des concepts, qui constitue cette « conscience de l’action en cours » qu’est la mémoire du travail. Et le neurologue de briser l’illusion d’une mémoire qui stocke, d’une hypermémoire :« chaque souvenir est une re-création, il n’y a donc pas de souvenir fiable ».Se définissant lui-même comme « philosophe de l’infosphère », Jean-Gabriel Ganascia, professeur en intelligence artificielle rappelle que le web lui-même se prête à cet équilibre périlleux entre les deux extrêmes de la mémoire et montre que les dispositifs structurant la Toile découlent eux-aussi d’une alchimie complexe entre oubli et hypermnésie : « Hypertextualité et nouveaux modes de lecture induits par le numérique ont déjà été explorés par les néostructuralistes, comme Dérida par exemple ». Clôturant le débat, Jacques-Antoine Malarewicz, à la fois psychiatre et consultant, réprouve l’utilisation du terme de mémoire indifféremment pour l’individu et l’entreprise. « La mémoire permet de construire son identité : plus nous nous souvenons, plus nous sommes capables de nous projeter dans l’avenir », expliquait le neurologue Bernard Gueguen. Jacques-Antoine Malarewicz reprend ce rôle fondateur de la mémoire individuelle pour la distinguer de la mémoire commune :« Le présent crée le passé qui justifie le présent en ce qui concerne l’individu, alors que la mémoire collective ne sert que le présent ».

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