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DR - Christophe Jacobs

les archives, rempart de la démocratie en Amérique du Sud

christophe jacobs
archimag - décembre 2008-janvier 2009

Le dernier Congrès international des archives, à Kuala Lumpur (Malaisie), en juillet dernier, a donné un écho particulier au poids des archives en Amérique du Sud après une période de régimes dictatoriaux.

les archives recouvrent bien sûr des enjeux de mémoire collective, un aspect particulièrement sensible dans les périodes de changement de régime politique. Avant même d’entamer le processus de mémoire, c’est un travail de deuil que les archives permettent d’accomplir. Le congrès international des archives à Kuala Lumpur a permis de découvrir des initiatives publiques et privées, en Uruguay et au Brésil, entre autres. Archiver pour la défense des droits de l’homme poserait-il des questionnements spécifiques en matière d’exploitation et de gestion de ces documents ? C’est une question à laquelle des intervenants ont tenté de répondre.

l’Uruguay, politique de réconciliation nationale

Alicia Casas de Barran a présenté l’histoire des archives de l’Uruguay dans la période post-dictatoriale. Elle a indiqué qu’après la chute du dictateur Gregorio Alvarez, en 1985, l’Uruguay a voté l’année suivante une loi de caducité pour les actes de violation des droits de l’homme commis durant la dictature. Les crimes et délits de cette période seraient désormais exempts de condamnation. C’est en1991 que l’Uruguay rejoint le Mercosur. Des changements s’opèrent dès les années 2000. Avec l’arrivée au pouvoir de Jorge Batlle, une commission pour la paix est instaurée. Elle est chargée de collecter toutes les informations utiles pour les familles des victimes de la dictature et de les mettre à la disposition du plus grand nombre. Jusqu’à présent, il n’y avait pas eu clairement de motivation politique pour la récupération de la mémoire historique de la période précédente. Mais cette volonté existait bien au sein de la société elle-même. Pour que les choses puissent se débloquer, il a fallu attendre le départ des fonctionnaires archivistes encore en poste depuis l’ancien régime. Il n’y a pas forcément eu d’épuration administrative. Cette génération partie, le travail de réorganisation a pu débuter. L’archiviste de l’université publique qui n’est parti qu’en 2003 exerçait déjà cette fonction sous la dictature. Après son départ, l’université sera la première institution du pays à ouvrir ses archives à tous les citoyens. Des documents oubliés par l’ancien régime ont parfois été découverts au fond de garages. Ils ont pu être classés, traités et communiqués rapidement. Au niveau central, l’État repense également son administration : l’organisation des archives au niveau national est fixée le 20 décembre 2007 par la promulgation de la loi n° 18.820.
L’État a été aidé dans ce travail de rassemblement et de gestion d’archives par différentes ONG, notamment le PNUD – rapport coordonné par Vania Markarian – Relevamiento de archivos y repositorios documentales sobre de rechos humanos en Uruguay. Il a essayé de collecter toutes les archives pouvant apporter des éclaircissements sur les agissements de la dictature. Certaines se trouvent encore dans des ambassades étrangères, d’autres sont aux mains de personnes privées. L’État essaye de négocier avec tous ces partenaires pour que les documents intègrent peu à peu les archives nationales. Il doit fournir en contrepartie un certain nombre de garanties aux personnes mentionnées dans ces archives, généralement toujours encore en activité.
Par ailleurs, l’État a encouragé la recherche sur cette période d’ancien régime. Il a incité les chercheurs à étudier les violations de droits de l’homme durant la période dictatoriale, afin de renforcer la connaissance historique, mais aussi sociale, des conséquences du terrorisme d’État.
Parmi les publications de la Commission pour la paix figure l’ouvrage de Ramon Alberch intitulé Archivos y derechos humanos, en cinq volumes, avec la liste de tous les détenus et victimes de la dictature recensés dans les archives. C’est un exemple parmi d'autres publications réalisées depuis le lancement de cette politique de grande ampleur.

le Brésil : une autre voie de collecte

C’est un projet à suivre, car il n’a été lancé que le 28 août dernier : un centre de références consacré aux luttes politiques, que le Brésil a souhaité créer, sous le nom de Memorias reveladas. L’objectif du projet est d’accueillir des archives, d’origine privée surtout, ainsi que de la documentation sur cette thématique. Un site web permettra bientôt la consultation des descriptions d’archives recensées par ce centre, ainsi que d’un annuaire des dépositaires. L’apport des nouvelles technologies, les normes et recommandations produites par la profession au niveau international s’est avéré utile. Ces outils conviennent bien aux exigences de tels projets de rassemblement de sources diverses et dispersées. La réalisation de guides n’en a été que plus facile.

lutter contre l’oubli, quand les ONG s’en mêlent

Certaines organisations non gouvernementales prennent aussi l’initiative de rendre accessibles des documents qui concernent l’après-dictature. C’est le cas, par exemple, du Tribunal pénal international. Il a décidé de numériser et de mettre en ligne des archives relatives au plan Condor. Elles sont consultables notamment sur le site The National Security Archive. Nombreuses sont aussi les associations de familles de victimes à constituer de précieuses archives. Malheureusement, elles n’ont pas suffisamment de soutien métier pour gérer au mieux ces documents. Des projets de coopération sont menés avec différents bailleurs de fonds pour leur apporter une aide technique en archivage par exemple.

archive a double intérêt politique

Les pays où s’exerce une dictature sont souvent des pays dans lesquels le régime s’intéresse tout particulièrement aux archives: il va chercher à retrouver des personnes par l’intermédiaire de fichiers nominatifs, il va produire lui-même de nombreux documents pour mener sa politique à bien. Généralement, ces régimes voient l’intérêt que représentent les archives pour leur propre usage et il n’est pas rare qu’ils mettent des moyens certains pour faciliter l’accomplissement de ces tâches. Une fois le régime tombé, paradoxalement, le nouveau personnel politique continue à reconnaître un intérêt aux archives. Pour des raisons tout autres, mais, comme nous l’avons vu pour l’Uruguay, le problème est que, bien souvent, il faut attendre le départ des fonctionnaires de l’ancien régime pour pouvoir démarrer une nouvelle politique archivistique. Les ONG ainsi que les instances supranationales, tel Mercosur, jouent un rôle fondamental dans la transition démocratique. Structure à vocation économique à l’origine, Mercosur a aussi permis de coordonner des initiatives et des logiques de travail communes. Dans les pays étudiés, nous avons constaté que les politiques de collecte et l’élaboration de guides se sont souvent faites en coordination ou en coopération. Les normes fournissent un cadre pour accélérer les travaux, mais les professionnels des archives ont pu imaginer de nouvelles méthodes de collecte, la réalisation de nouveaux outils, et ils ont été appuyés dans leur démarche par les instances politiques.Vous direz : « Mais, lors du prochain passage à un régime dictatorial, les archives ainsi recensées et identifiées seront plus facilement détruites ? ». Nos collègues ont également anticipé cette éventualité en confiant des copies des documents les plus importants dans les pays voisins ou à des ONG, ainsi que l’ensemble des instruments de recherche.
L’information est ainsi préservée, et pour longtemps…

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