une phrase. Une phrase avait suffi pour provoquer la surprise lors du Congrès de l’AIFBD, tenu au mois d’août 2008 à Montréal : « La bibliothèque de Yale est une belle cathédrale, mais la nef est vide ». Jeffry Larson, bibliothécaire en charge des collections de littérature européenne au sein de l’une des plus prestigieuses universités du monde, Yale University, constatait une désertion progressive de la bibliothèque : « De moins en moins de lecteurs s’adressent au bureau de renseignement pour des questions de référence. Les étudiants se contentent de Google et ignorent malheureusement nos bases de données. Cela est vrai à Yale… et sur les autres campus américains ! ».
Étonnant constat qui doit beaucoup, selon lui, au manque de formation aux techniques documentaires des professeurs comme des étudiants : « La sensibilisation des étudiants aux pratiques bibliothécaires est inégale aux États-Unis en raison du faible nombre d’heures accordé à cette formation. Quant aux professeurs, il est difficile de les faire venir à la bibliothèque pour les séances de formation à l’information ». Yale ne manque pourtant pas d’arguments : un budget de 22,5 milliards de dollars – environ 16,3 milliards d’euros –, un réseau de plusieurs bibliothèques regroupant 12 millions de volumes, dont un exemplaire de la Bible de Gutemberg… En comparaison, les bibliothèques universitaires françaises font pâle figure, mais Jeffry Larson tient à préciser qu’il « ne faut pas s’imaginer que les bibliothèques de Yale ou Harvard sont représentatives de l’ensemble des bibliothèques universitaires états-uniennes ». Il n’en reste pas moins que ses collègues français qui viennent lui rendre visite dans le Connecticut envient son budget d’acquisition, ses effectifs et sa technologie.
Marivaux et les Huguenots
Bon connaisseur de la France, Jeffry Larson se rend plusieurs fois par an dans notre pays pour des raisons professionnelles autant que personnelles. Côté métier, il visite les salons du livre et les bibliothèques pour préparer son programme d’acquisitions; côté personnel, les monographies et les archives ne sont jamais bien loin. Il a récemment passé une semaine aux Archives nationales pour rassembler des documents relatifs à un travail personnel pas franchement badin : une recherche sur « l’acceptation par les Huguenots de la réforme grégorienne du calendrier ». Jadis, Jeffry Larson avait consacré sa thèse à la conscience féminine dans l’oeuvre de Marivaux, « un auteur au style à la fois très oral et très régulier, plus facile pour les étrangers apprenant le français ». Ce rapport privilégié avec la France l’a amené à adopter un point de vue très critique avec la diplomatie de son pays : « En 2003, je portais un badge pour manifester mon hostilité à la guerre en Irak. Quand on voit la situation actuelle, je constate que les Français avaient raison ».
La bibliothèque de Yale accueille de temps en temps des délégations françaises ainsi que des stagiaires. « Nous avons reçu deux stagiaires de l’Enssib qui ont appris beaucoup de choses chez nous », se réjouit Jeffry Larson. Ces étudiants français pourront méditer ce qui est arrivé au projet de Microsoft de numériser 100000 livres de la bibliothèque de Yale dans le cadre de la bibliothèque numérique que l’entreprise de Bill Gates voulait créer. Le projet a tout simplement été arrêté… Ce qui, selon Jeffry Larson, montre que « le modèle français et européen de bibliothèque numérique est supérieur au modèle américain, car il correspond à une volonté culturelle alors que, lorsque des entreprises privées comme Microsoft, s’y mettent c’est pour faire du profit. Je suis assez socialiste pour penser cela ! ».
À la faveur de ses recherches personnelles sur le calendrier grégorien, Jeffry Larson est amené à consulter des manuscrits, des monographies mais aussi des documents numérisés. Cela le rassure sur l’avenir du livre : « Les nouveaux médias ne remplacent jamais les anciens »