tout le monde connaît le patrimoine mondial de l’Unesco qui recense plusieurs centaines de biens culturels et naturels à travers le monde : le Mont Saint- Michel (France), le parc précolombien de Tikal (Guatemala), le site de Persépolis (Iran), le centre historique de Florence (Italie)… Au total, 890 sites inscrits au Patrimoine mondial en raison de leur valeur universelle exceptionnelle. Mais qui connaît le programme Mémoire du monde ? Lancée en 1992 par l’Unesco, cette initiative vise à préserver le patrimoine documentaire mondial menacé par les outrages du temps.
L’organisation internationale s’est engagée dans une course contre la montre lorsqu’elle s’est aperçue que des manuscrits, des cartes et des codex subissaient des dommages menant inéluctablement à leur disparition. Les dangers sur le patrimoine documentaire mondial sont réels, selon Joie Springer, de la division société de l’information de l’Unesco : « Au début des années 1990, nous nous sommes rendu compte que de nombreux documents étaient en train de se volatiliser en raison de la dégradation chimique qui atteint non seulement le papier mais également les supports argentiques ou magnétiques. Nous avons alors lancé le programme Mémoire du monde pour préserver ce patrimoine et sensibiliser les gouvernements et le grand-public ».
intention intellectuelle
Tous les pays du monde n’accordent pas la même importance à la protection de leur patrimoine et certains États, parmi les plus pauvres, doivent d’abord nourrir leur peuple avant de penser à préserver leurs biens culturels. Le programme de l’Unesco leur permet de demander l’inscription d’un document au registre de la Mémoire du monde. « Pour être éligible, un document doit avoir une intention intellectuelle et une influence qui dépassent les frontières du pays qui l’a produit », précise Joie Springer.
La procédure d’inscription, d’une durée de 18 mois environ, suit un sentier bien balisé. Tout pays, y compris un État nonmembre de l’Unesco, peut déposer une demande. Celle-ci sera examinée par des experts – archivistes, historiens, bibliothécaires, ethnologues… – qui remettront une recommandation préliminaire. Celleci est à son tour examinée par un comité international avant d’être proposée à la secrétaire générale de l’Unesco. Qui prend la décision d’inscrire, ou non, un document au registre de la mémoire du monde. La dernière promotion a été annoncée au mois de juillet 2009 à La Barbade par Koïchiro Matsuura, l’actuel directeur général.
propriété de l’État
Bien entendu, le document qui a la chance d’être inscrit au registre reste propriété de son État d’origine. L’inscription à la Mémoire du monde n’engage pas la responsabilité financière de l’Unesco qui peut tout de même, dans certains cas, apporter une aide aux pays les moins riches. C’est le cas du Cambodge, qui recevra une assistance technique au profit du musée du génocide de Tuol Sleng, abritant des documents et des photographies relatifs à l’emprisonnement de 15 000 prisonniers détenus entre 1975 et 1979. Quant au refus d’inscription, il n’est pas définitif ; un pays peut tenter sa chance ultérieurement.
tablette d’argile
La notion de patrimoine documentaire est relativement large puisqu’elle recouvre des collections en papier mais aussi des éléments plus inattendus : en Arabie Saoudite, la plus ancienne inscription islamique sur une roche de grès rouge, au Liban, l’alphabet phénicien gravé sur une tablette d’argile, en France, la tapisserie de Bayeux racontant la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie en 1066… Ces trois biens culturels, qui ne sont consignés ni sur un support papier, ni sur un support argentique ou magnétique, ont été considérés comme des documents à « valeur exceptionnelle et d’intérêt universel ». Il existe d’autres documents en revanche qui soulèvent de graves questions pour les experts. Peut-on considérer Mein Kampf comme un document méritant de figurer au registre de la Mémoire du monde ? Historiens et archivistes ne peuvent nier la portée politique de l ’ouvrage d’Adolf Hitler mais s’interrogent sur l’opportunité de lui attribuer un label international.
patrimoine numérique
La production documentaire mondiale a épousé tous les outils créés par l’homme : tablettes d’argile, peau animale, papyrus, papier, bandes magnétiques, supports électroniques… La mission de l’Unesco s’est donc élargie à la conservation du patrimoine numérique, qu’il s’agisse de pages web ou de bases de données en ligne. La charte de l’Unesco sur la conservation du patrimoine numérique s’est donnée pour ambition de préserver une information numérique menacée par les incessantes évolutions technologiques. Les archivistes sont bien placés pour savoir que tous les 20 ans un nouveau support de stockage chasse l’autre. À ce rythme, les services d’archives doivent régulièrement lancer des chantiers de migration pour préserver ce qui l’a déjà été… Avec cette charte, l’Unesco souhaite inciter les concepteurs de matériels et de logiciels à coopérer avec les services d’archives, les bibliothèques et les musées pour pérenniser les biens existants.
Depuis sa création en 1992, le programme Mémoire du monde de l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) s’est enrichi de plusieurs dizaines de collections documentaires. À ce jour, le registre compte 193 biens patrimoniaux provenant du monde entier. La dernière mise à jour a été annoncée au mois de juillet 2009 lors d’une réunion organisée à La Barbade. 35 fonds documentaires ont rejoint la Mémoire du monde : les archives de la Société des Nations, le journal d’Anne Frank, les archives royales de Madagascar, les archives de la bibliothèque de l’académie hongroise des sciences… Côté français, la bibliothèque de l’abbaye cistercienne de Clairvaux à l’époque de Pierre de Virey (1472) a été inscrite au millésime 2009. Elle rejoint la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le mandement de François 1er instituant un dépôt légal obligatoire pour les imprimés produits en France, les films des frères Lumière, l’appel du 18 juin 1940 lancé par le général de Gaulle.