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derrière les barreaux, les livres

bruno texier
archimag - décembre 2009-janvier 2010

Les détenus sont des lecteurs presque comme les autres. Ils disposent de bibliothèques qui présentent la particularité d’être gérées par les prisonniers eux-mêmes. Visite guidée au centre de détention de Muret, en Haute-Garonne.


Dans sa célèbre nouvelle Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig narrait une histoire singulière. Le personnage phare du roman, emprisonné, s’était vu interdire l’accès à toute forme de culture. Jusqu’au jour où, quelques instants avant de subir un interrogatoire, il remarque un livre dissimulé dans la veste de son geôlier… Au péril de sa vie, il s’empare de l’ouvrage, le cache contre son coeur et, de retour dans sa cellule, se plonge secrètement dans la lecture de l’ouvrage tant convoité.
Les temps ont heureusement changé et la population carcérale dispose désormais de bibliothèques en bonne et due forme. En France, l’accès à la culture est un droit reconnu par le code de procédure pénale. Les 194 établissements pénitentiaires français disposent d’une bibliothèque, plus ou moins vaste et plus ou moins fournie selon les cas. Avec un fonds d’environ 8 000 ouvrages, la bibliothèque du centre de détention de Muret (Haute- Garonne) est l’une des plus riches de France. Sa gestion est assurée par les détenus eux-mêmes qui ne laisseraient leur place pour rien au monde : « Lorsque je suis arrivé, il y a quatre ans, c’était un vrai bordel !, remarque Jean-Paul [les prénoms des détenus ont été modifiés. Archimag s'est engagé à ne pas publié de photographies permettant de reconnaitre les détenus] ; les détenus venaient à la bibliothèque pour jouer de la guitare, pour fumer ou pour refaire le monde… Nous avons voulu créer une vraie structure professionnelle avec ce que cela suppose de règlement. Ça n’a pas toujours été facile mais aujourd’hui, ça marche ».

détenu et bibliothécaire

 De longues années derrière les barreaux ont donné à Jean-Paul le temps de réfléchir à la condition carcérale et aux besoins impérieux de culture. Son expérience et son intelligence remarquable l’ont amené à faire un constat : « La bibliothèque est le seul endroit du centre de détention où il n’y a pas de surveillant. Et quand il y en a, c’est pour parler de livres avec nous ! ».
Surtout, Jean-Paul s’est intéressé au statut particulier qui est le sien : détenu et bibliothécaire… Une double identité plus difficile à gérer qu’il n’y paraît : « Si l’on est trop laxiste, la bibliothèque finit par ne plus fonctionner ; si l’on est trop rigide, nos relations avec les autres détenus risquent de se dégrader. Nous devons être des bibliothécaires sans pour autant devenir des surveillants… ».


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emprunt direct

 Une journée à la bibliothèque du centre de détention de Muret ressemble presque à celle d’une bibliothèque municipale ordinaire. Certes, les plages horaires y sont moins étendues – 10 h 00-11 h 00 et 16 h 15-18 h 00 – mais les bibliothécaires peuvent faire des entorses au règlement si un détenu souhaite un ouvrage en dehors des heures d’ouverture. Quant à l’emprunt, il est en accès direct et d’une durée de trois semaines. « Jusque dans les années 1980, l’emprunt se faisait par le biais de l’administration centrale qui faisait circuler un catalogue dans les cellules, constate Marc Hortala, conseiller d’insertion et de probation ; l’assouplissement des procédures d’emprunt a eu de bonnes conséquences : il n’y a quasiment jamais eu d’incident grave à la bibliothèque. C’est un lieu très respecté par les détenus, qui sont les premiers à la défendre ». Informatisée depuis 2004, la bibliothèque propose une large sélection de genres : romans, essais, livres pratiques, bandes dessinées, presse, films et musique… Parmi les titres les plus demandés, les livres de voyage et les ouvrages pratiques… ainsi que L’Art de la guerre de Sun Tzu et Le Prince de Nicolas Machiavel !

 censure

 Contrairement à une idée répandue, aucune censure ne s’applique aux bibliothèques carcérales. Tout livre disponible dans le commerce peut se retrouver dans les rayonnages de Muret. Selon Sandrine Haon, conservateur de bibliothèque et auteur d’un mémoire sur la lecture en prison, « la seule censure qui s’applique est celle qui frappe les ouvrages interdits à la vente comme Suicide, mode d’emploi, par exemple ». Sur les 600 condamnés qui purgent leur peine au centre de détention de Muret, environ 250 sont des usagers réguliers de la bibliothèque. Un succès qui éclaire le visage d’Alain, l’autre bibliothécaire de l’établissement : « cette bibliothèque est un peu notre bébé et je m’y suis investi à fond. Il s’agit pour moi d’un projet personnel très important… ». Important au point de l’inciter à suivre une formation d’auxiliaire-bibliothécaire délivrée par des formateurs de l’ABF (Association des bibliothécaires de France), qui se rendent toutes les trois semaines au centre de détention. Âgé d’une vingtaine d’années, Alain ne manque pas de projets : réorganiser les fonds pour répondre aux demandes des lecteurs, monter des présentations d’ouvrages thématiques, améliorer les conditions d’accueil, ajuster la classification Dewey, « qui est très respectable mais peu adaptée à notre public ».

212,52 euros bruts mensuels…

Parmi les détenus, ne devient pas bibliothécaire qui veut. Peu de temps après son incarcération, Alain s’est adressé à Marc Hortala pour lui dire à quel point il souhaitait s’occuper de la bibliothèque. C’est en effet le conseiller d’insertion et de probation qui valide, ou non, les demandes des détenus pour devenir bibliothécaire, jardinier ou serveur. « Je dois prendre en compte leur passé judiciaire, leur motivation et leur loyauté, précise Marc Hortala ; nous travaillons avec de l’humain et il faut faire preuve de discernement et de souplesse ».
Côté rémunération, rien d’exceptionnel : la base brute s’élève à 212, 52 euros mensuels… Comme leurs confrères du monde libre, les bibliothécaires carcéraux n’exercent pas leur métier pour y faire fortune. Ce qui ne les empêche pas de déborder d’idées pour améliorer les services qu’ils proposent aux lecteurs. Et, une fois leur peine accomplie, poursuivre ce métier sous de meilleurs cieux…


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repères

tout détenu a droit à la culture

Au même titre que l’accès à la santé, l’accès à la culture est un droit reconnu aux détenus. Les articles D 440 à D 449-1 du code de procédure pénale garantissent « une programmation culturelle dans chaque établissement pénitentiaire». Selon Sandrine Haon, conservateur de bibliothèque et auteur d’un mémoire sur la lecture en prison, « les premières bibliothèques carcérales ont fait leur apparition au XIXe siècle mais c’est surtout à partir des années 1980 que les choses se sont améliorées. Un protocole d’accord entre les ministères de la Justice et de la Culture a rendu possible l’organisation d’activités culturelles : arts plastiques, concerts, théâtre... ». Les détenus peuvent également accéder à des cours universitaires et à des formations diplômantes.
Le 30 mars dernier, Rachida Dati et Christine Albanel, alors ministres de la Justice et de la Culture, donnaient une nouvelle impulsion au programme culture-justice. Le centre pénitentiaire de Nantes propose ainsi une programmation musicale en relation avec Les Folles journées de Nantes, réalisée par les détenus eux-mêmes. Les maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis, Fresnes et Versailles accueillent, pour leur part, des ateliers de danse orientale animés par la chorégraphe Emmanuelle Rigaud.

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