« faisons le deuil des lieux physiques pour mieux servir nos usagers »

Caroline Wiegandt a pris la mesure des mutations en cours pour les métiers des professionnels de l’information. Un changement en profondeur qui laisse intact le besoin de gens du métier.

Patrick Brébion Par Patrick Brébion
01/10/2008

Archimag. Vous avez alterné des fonctions de responsable en bibliothèque et dans des centres de documentationi. Un signe de la convergence de ces métiers ?
 
« a priori, non. Ces passages d’une fonction à une autre découlent plutôt de circonstances professionnelles. S’il faut chercher un invariable, il est plutôt dans mon intérêt majeur et structurant pour la numérisation et la production de données numériques. Une préoccupation qui remonte à mes débuts, à l’Institut de l'informationi scientifique et technique (Inist) notamment. Une structure dans laquelle je me suis attelée à l’informatisationi de la bibliothèque, de la fourniture de documents avec la numérisation des titres les plus demandés afin d’améliorer la qualité du service. Des années après, cet intérêt ne s’est pas démenti pour une raison simple : l’impact de la numérisation sur ces métiers est toujours d’actualité.
 
Pas de convergence alors ?
 
Si, mais pour des facteurs plus récents. L’explosion des volumes documentaires comme la banalisation de l’informatique concourent à cette évolution. On a du mal à prendre du recul tant cette dernière est récente. L’usageri internaute accepte de moins de moins de devoir passer par un spécialiste pour accéder à l’information recherchée. Et s’attend à trouver aussi facilement des réponses dans le cadre d’une recherche documentairei professionnelle que lorsqu’il réserve un billet d’avion en ligne à titre personnel, par exemple. Les utilisateurs ont besoin de se sentir indépendants des professionnels. L’impact de ces facteurs diffère fortement en fonction du contexte. Le documentalistei ou bibliothécaire d’entreprise y sera plus sensible. Mais ces deux métiers vivent la même évolution. Le rôle premier, répondre directement à des demandes d’information sur des lieux physiques, va progressivement disparaître.
 
Comment va se concrétiser cette mutation dans le quotidien des professionnels?
 
L’impact sera différent selon les métiers. Par nature, le bibliothécaire constitue un stock. Sa tâche, son challenge est de le rendre le plus pertinent possible, de le décrire, de l’indexer avec un maximum de précision. Le coeur de ce métier tourne autour de ce stock. La préoccupation première du bibliothécaire n’est clairement pas la facilité d’accès aux contenus des ouvrages ou des périodiques. Essayez d’utiliser des instruments de recherche d’une bibliothèque spécialisée sans passer par un professionnel ! Même si, a contrario, le documentaliste est plus centré sur l’accessibilité de l’information, il travaille également sur un stock. Évolution récente, ces deux professions se trouvent confrontées à l’accroissement du nombre de sources et au fait qu’iln’y a pas forcément de liens entre une localisation physique et l’accès à un contenu. Il devient impossible d’être exhaustif de façon permanente sur un sujet donné, le travail en réseau afin de constituer des fonds virtuels est incontournable. Et la demande des utilisateurs n’est plus la même. Il s’agit désormais moins de répondre à une demande par une recherche d’information, mais plus de conseiller, de formaliser, de traduire des besoins. Concrètement, un contenu constitué de ressources documentaires n’est mis à disposition que si son public a été identifié.
 
 Incluez-vous les archivistes dans cette mutation?
 
C’est effectivement le troisième métier concerné. Se focaliser sur la sélection et sur la conservationi n’est plus suffisant. Ce métier doit passer à la notion d’archivesi vivantes. Webi oblige, le besoin de visibilité et d’accès aux archives s’accroît. L’archivagei des archives numériques n’obéit pas complètement aux mêmes méthodes que le papier. Sur le terrain, les trois métiers partagent de plus en plus des outils communs, à travers le respect de normes XMLi notamment. Les trois métiers participent à la création de référentiels, de dictionnaires métier, etc. Au delà des normes et de la technique, c’est un déplacement du centre de gravité de leur rôle. Ces professionnels se doivent d’agir plus en amont et en aval. En amont, il s’agit pour les professionnels de décrire l’information à des niveaux de granularité divers et de repenser l’accès puisqu’une partie des métadonnées fait partie de la donnée à laquelle on veut donner accès. En outre, en entreprise en particulier, les utilisateurs s’attendent à trouver des réponses à partir d’une question posée en langage natureli avec une terminologie métier. Actuellement, trouver une liste de brevets industriels suppose de passer par un expert. Les outils de recherche de demain se devront d’interfacer le sens des questions posées en langage naturel avec les référentiels constitués par les professionnels ou les référentiels normalisés comme la classificationi internationale des brevets.
 
Dans leur forme numérique, toutes les informations sont au même niveau. Un papier écrit par un auteur anonyme sur Wikipédia ou un forum peut avoir plus d’impact que celui de l’expert du domaine. Quelle est la réaction possible?
 
Il s’agit justement de la partie avale. Accompagner les utilisateurs pour répondre à leur demande d’autonomie. L’identification des sources, l’utilisation des citations, le droit d’auteur sont, entre autres, autant d’aspects incontournables. La recherche autonome suppose de respecter ces règles et ces méthodes. Ces dernières ne peuvent être formalisées que par les professionnels. À ce jour, toutes les modalités pédagogiques ne sont pas encore disponibles. Il reste beaucoup de choses à inventer dans ce domaine. Et faire confiance au sens critique des utilisateurs quant à l’appréciation de la qualité de l’information, tout en leur donnant un certain nombre de réflexes.
 
Quelles formes peut prendre la fusion de ces trois métiers ?
 
Ces métiers sont confrontés à un autre défi. Vu de l’utilisateur, l’objet documentaire se banalise. Les typologies de documents spécifiques à chacun des métiers sont balayées au profit de l’objet documentaire. Une notion qui recouvre par exemple un ensemble de pages doté d’une unité sémantique. Dégât collatéral, l’utilisateur s’affranchit de plus en plus du support sur lequel repose cet objet : revue, base de données, livre, etc., seul compte l’information. Il va jusqu’à oublier la localisation physique. Chacun de ces objets se doit de comporter une série de métadonnées en termes techniques, administratifs et contenus, etc. Globalement, un ensemble d’informations, sans oublier le rôle d’authentificationi, que les trois catégories de professionnels sont les seules à pouvoir apporter. Les trois métiers ne peuvent que s’enrichir de leurs compétences différentes.
 
À quelles difficultés peut-on s’attendre ?
 
Tous ces métiers sont très liés à un lieu physique. Les professionnels doivent faire le deuil de ces lieux, au moins partiellement. Dans la bibliothèque de demain, les murs ont été repoussés. Après Gallica, Européana ou les portails des organismes publics ou privés en sont des premières versions à grande échelle. À l’extérieur de l’organisation, le travail en réseau devient incontournable. À l’intérieur, le futur professionnel de l’information se devra de travailler de façon plus proche avec les équipes informatiques. Et aller au-delà de la simple prescription pour jouer un rôle d’assistance à maîtrise d’ouvrage. Tous ces changements induisent naturellement une résistance au changement. Mais le doute n’est pas permis. Il s’agit de passer à une logique de système d’information et d’intégrer celui de l’entreprise ou de l’institution.