CET ARTICLE A INITIALEMENT ÉTÉ PUBLIÉ DANS ARCHIMAG N°382 - Les éditeurs face à l’IA : comment vos outils se réinventent
Découvrez toutes les newsletters thématiques gratuites d'Archimag dédiées aux professionnels de la transformation numérique, des bibliothèques, des archives, de la veille et de la documentation.
Les bibliothécaires francophones font face à des défis communs à leur profession, accentués par la transformation numérique et leur contexte linguistique spécifique. Entre la valorisation des ressources en français face à l’hégémonie anglophone, la reconnaissance de leur rôle et les inégalités d’accès aux infrastructures et financements, ils doivent sans cesse adapter leurs pratiques pour préserver la qualité et l’accessibilité de leurs services.
Sous-financement chronique
Primordiale, la question des ressources financières pour assurer les missions des bibliothécaires reste dépendante des conditions structurelles et politiques de chaque pays. C’est ce que constate l’Association internationale francophone des bibliothécaires et documentalistes (AIFBD), dédiée à la mise en réseau des bibliothécaires et documentalistes francophones et à leur valorisation professionnelle.
Pour Danielle Dufour Coppolani, sa présidente, la recherche de financement est un défi commun aux services publics. L’enjeu est majeur pour certains pays, qui doivent donc trouver des solutions avec les moyens disponibles. Par exemple, la fracture numérique dans certains pays africains les amène à repenser leurs usages : "pour assister à des formations en ligne de l’AIFBD et éviter les problèmes de connexions, les professionnels des bibliothèques se réunissent dans une seule pièce avec le même ordinateur", explique-t-elle.
En septembre dernier, Archimag relayait l’inquiétude des archivistes belges face aux baisses de budget allouées par leur nouveau gouvernement. Mais celles-ci touchent également les bibliothécaires. Malgré un soutien institutionnel qui permet d’assurer la continuité du service public, Laila Boukharta, présidente de l’Association des professionnels des bibliothèques francophones de Belgique (APBFB), souligne le déséquilibre d’investissement entre les communes, au risque de créer des inégalités pour les usagers. Et ce, alors même que les demandes auprès des professionnels augmentent : "on nous demande de plus en plus de “sortir de nos murs” en proposant des ateliers, des événements et des médiations".
Au Canada, Mohammed Harti est le directeur de la bibliothèque de l’Université de l’Ontario. Il est également le président de l’association francophone ABO-Franco, rattachée à l’Ontario Library Association et dédiée à l’accompagnement des bibliothécaires de la région. Lui aussi constate un manque de ressources humaines et financières croissant : "le financement actuel ne suffit plus », déplore-t-il. « Nous n’observons pas simplement une stagnation des budgets, mais une véritable coupe".
Lire aussi : L'AIFBD met le cap sur l'open data
L’adaptation numérique : un enjeu commun
Pour s’adapter aux nouvelles pratiques du numérique, les bibliothécaires cherchent à se former, notamment sur la question de l’intelligence artificielle (IA). Au Québec, les professionnels pâtissent d’une différence entre leur statut et celui de leurs homologues canadiens anglophones, qui font partie du corps professoral et ont accès à des formations, notamment pour s’adapter aux mutations numériques.
Résultat, les francophones avancent à petits pas : "l’adaptation se fait à la vitesse de chaque bibliothécaire et de la culture organisationnelle", témoigne Mohammed Harti. Pourtant, les défis s’accélèrent et l’écart risque de se creuser. "Il devient essentiel de mettre en place des politiques et directives concernant l’IA et de l’intégrer de façon éthique dans notre métier", ajoute-t-il.
En Belgique, Laila Boukharta souligne l’importance des initiatives numériques qui ont été déployées, comme la plateforme de prêt de livres numériques de la Fédération Wallonie-Bruxelles Lirtuel, dédiée à la lecture en ligne et à l’emprunt de livres numériques, ainsi que la poursuite de la formation des usagers à l’utilisation des ressources numériques et de celle des bibliothécaires. Par exemple, les formations dispensées par l’APBFB sur l’IA connaissent un franc succès.
Pour les pays qui souffrent d’un manque de leviers d’action et d’opportunités de formation, la recherche de financements alternatifs est une solution. Grâce à ses sponsors, l’AIFBD permet de partager ces ressources avec de nombreux bibliothécaires dans le monde.
Lire aussi : Jeux de société en bibliothèque : l'anomalie suisse
Valoriser la francophonie
La coopération entre bibliothèques est essentielle pour faire face aux défis communs et valoriser les contenus francophones. L’AIFBD joue un rôle important dans ce domaine, en rapprochant les bibliothèques du monde entier et en favorisant le partage d’expériences. Pour Danielle Dufour Coppolani, les événements de l’AIFBD, comme les webinaires ou l’École d’été, permettent de croiser les regards entre professionnels de nationalités différentes et de valoriser une pluralité de parcours.
Au Québec, la collaboration entre bibliothécaires francophones se limite à ses frontières et face à la prédominance des contenus anglophones, les professionnels s’accommodent de la disponibilité en documentation. "Nous sommes toujours à l’affût de ressources francophones, mais les publications scientifiques, même rédigées par des auteurs francophones, sont majoritairement en anglais et plus facilement accessibles en ligne", pointe Mohammed Harti.
Lire aussi : Formations en infodoc : entre convergence, polyvalence et hybridation
Reconnaissance professionnelle
"Même ChatGPT, à qui j’ai demandé de générer une image de bibliothécaire, s’est basé sur le stéréotype d’une vieille dame à chignon", déplore Laila Boukharta avec ironie. D’après elle, cette image négative du métier contribue à la pénurie de bibliothécaires en Belgique. Malgré le dynamisme et la créativité de ses missions, la profession se sent méconnue et incomprise.
Au Canada, au-delà des différences de statut professionnel entre francophones et anglophones, les usagers semblent ne pas identifier les bibliothécaires comme des ressources pour l’accompagnement, la formation ou la recherche, par exemple. "Même si la fonction se transforme, la population ne la valorise pas vraiment comme elle le mériterait", souligne Mohammed Harti.
Danielle Dufour Coppolani insiste également sur ces points, mettant en avant l’engagement significatif des bibliothécaires, qui consacrent souvent leur temps personnel à agir et à échanger, et sur la nécessité d’une meilleure reconnaissance.
Pour Laila Boukharta, les bibliothèques n’ont rien à envier aux tiers-lieux, dont beaucoup d’établissements souhaitent s’inspirer : "comme eux, nous sommes déjà sensibles aux actions de médiation avec les publics et nous offrons par ailleurs un lieu de sociabilisation et d’inclusion, notamment pour les personnes étrangères". L’écoresponsabilité, quant à elle, est déjà ancrée dans leurs activités de mutualisation de prêts de collections publiques.